EXTRAIT DU DISCOURS DE RECEPTION DE MGR CLAUDE DAGENS A L'ACADEMIE FRANCAISE

Publié le par Secteur pastoral de Muzillac

" [...] Cependant, dès les années 1975-1980,
Re
né Rémond lui-même a senti que les temps changeaient,
et que ces confrontations ouvertes devenaient plus difficiles, dans une société éclatée, où la culture du soupçon s’intensifiait, où les grands systèmes de pensée étaient exposés à des critiques radicales, cependant que les relais institutionnels de l’Église faisaient défaut.

Il est encore difficile de faire le bilan de cette période profondément troublée, mais l’on peut dire au moins qu’aujourd’hui, nous sommes relativement nombreux à penser que le dialogue entre la foi chrétienne et la raison de l’homme, sous toutes ses formes, doit être repris à frais nouveaux, parce qu’il est vital pour l’ensemble de notre société et que notre pape Benoît XVI nous y a fortement encouragés dans son discours au collège des Bernardins. Car nous ne pouvons pas nous résigner à ce que l’Église apparaisse comme une secte repliée sur elle-même, qui estimerait qu’entre elle et la culture ambiante existeraient des rapports de force insurmontables. Qu’il existe des rapports de force, c’est incontestable ! Mais c’est à nous de montrer qu’ils peuvent être affrontés et surmontés par un effort soutenu d’intelligence et de dialogue. (…)

J’ai rencontré plusieurs fois René Rémond durant ces dernières années. Je comprenais sa préoccupation et sa souffrance. Moi aussi, je refuse ces idéologies de rupture avec les héritages spirituels dont nous sommes porteurs. Mais, comme j’ai pu alors le lui expliquer directement, mon expérience d’évêque me conduit à penser que le christianisme est aujourd’hui méconnu, ignoré ou réduit à ses aspects superficiels beaucoup plus que volontairement rejeté. On le conteste d’autant plus ardemment qu’il n’ose pas toujours se manifester de l’intérieur de lui-même. Nous devons donc répondre énergiquement aux reproches qui nous sont faits, surtout s’ils sont injustes. Mais nous devons surtout témoigner résolument et intelligemment de la nouveauté chrétienne, en prenant nous-mêmes les moyens de la connaître vraiment pour en vivre.


Cette affirmation convenait très bien à la personne et à la conscience de René Rémond : « Si noble est le poste que Dieu leur a assigné qu’il ne leur est pas permis de déserter ».


Et pour en vivre non pas comme au lendemain de la Révolution française ou de la séparation entre l’Église et l’État, mais plutôt comme au temps de l’Église naissante à l’intérieur du paganisme de l’Antiquité. Car, en ce début du XXI e siècle, où les catholiques sont incontestablement moins nombreux au sein d’une société « sortie de la religion », nous pouvons vérifier cet étonnant paradoxe qu’un écrivain inconnu du III e siècle mettait en relief à l’intention d’un de ses amis païens nommé Diognète : « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde… L’âme est répandue dans tous les membres du corps, comme les chrétiens dans les cités du monde… Ce sont eux pourtant qui soutiennent le monde »Diognète VI, 1-2 : SC 33bis, p. 65).

À ces paroles qu’a jadis admirablement commentées mon maître Henri-Irénée Marrou, dans un volume très précieux de la collection « Sources chrétiennes », il faut joindre cette affirmation qui convenait très bien à la personne et à la conscience de René Rémond : « Si noble est le poste que Dieu leur a assigné qu’il ne leur est pas permis de déserter » (ibid. VI, 10 : p. 67). Une telle conviction a certainement inspiré celui dont je fais l’éloge en ce jour. Il était conscient d’être chrétien au milieu des autres qui ne partageaient pas sa foi. Il n’avait pas besoin de dire publiquement les raisons de ses engagements. On les connaissait. Et puis, il pratiquait, à l’intime de lui-même, ce qu’il avait appris de ce théologien jésuite, formateur des militants d’Action catholique et aussi grand connaisseur et ami de Paul Claudel : le Père François Varillon.

Dans son ministère et dans son magistère d’historien, il se référait implicitement à cet « apologue des deux lumières » qu’il a lui-même évoqué en célébrant à Lyon, il y a quelques années, la mémoire du Père Varillon : « Que l’action doit se situer au point où se rencontrent la lumière d’en bas, qui vient de l’analyse des réalités concrètes, de la connaissance de la société, de l’examen des problèmes, de la pratique du discernement, et la lumière d’en haut, celle qui vient de la Révélation, à travers l’Évangile. Et il n’y a d’action efficace, éclairée, pertinente que celle qui emprunte à ces deux lumières son inspiration, pas l’une sans l’autre » (La contribution de François Varillon à la formation des laïcs, conférence donnée à Lyon le 23 septembre 2005).

À travers l’œuvre immense de l’historien René Rémond, on perçoit tout ce que cette lumière d’en bas éclaire et rend intelligible. Mais il est évident que ce croyant était heureux d’accueillir aussi ce qu’il appelle « la lumière d’en haut ». Et elle était pour lui, et à travers lui, pour d’autres, une lumière de paix et, autant que possible, de réconciliation, en tout cas de refus de toute dureté et de toute intransigeance. Comme il l’a écrit lui-même dans une note manuscrite retrouvée par Jacques Prévotat, une note par laquelle il se préparait à critiquer la culture du soupçon : « Contre la politique du pire il y a toujours un chemin » (Jacques Prévotat, « L’historien du fait religieux », dans René Rémond un historien dans le siècle, Paris, 2009, p. 54)".

Publié dans REFLEXION

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