Timothy Radcliffe : "Pourquoi aller à l'Eglise ?"

Publié le par Secteur pastoral de Muzillac


Pourquoi aller à l’église ? –, à paraître le 25 mai. Extraits exclusifs en avant-première.


( Copier / coller du site internet de LA VIE du 20.05.09 - n° 3325)

 


Il a été le patron mondial des dominicains. Depuis, il enchaîne les conférences tout autour de la planète. On s’arrache ce prédicateur hors pair, dont l’humour british fait mouche. Le frère Timothy Radcliffe est capable de réveiller les auditoires les plus endormis. Cette fois, c’est à la messe qu’il invite. Sur ce sujet rebattu et redevenu polémique, il livre un essai aussi profond que percutant – 


Une mère, un dimanche, s’efforçait de tirer son fils du lit en lui disant qu’il était temps d’aller à l’église. Pas de réaction. Dix minutes plus tard, elle revint à l’assaut : « Lève-toi immédiatement et va à l’église. – Laisse-moi s’il te plaît. C’est tellement assommant. Pourquoi devrais-je m’imposer cette corvée ? – Pour deux raisons, mon fils. La première, c’est que tu sais qu’il faut aller à la messe le dimanche ; la seconde, c’est que tu es l’évêque du diocèse. »


Les évêques ne sont pas les seuls à n’avoir pas toujours envie d’aller à l’église. Les sondages montrent qu’un fort pourcentage de la population en Occident croit en Dieu, mais que l’assistance aux offices du dimanche est en chute libre. Les gens sont plus amateurs de spiritualité que de religion « institutionnelle ». Ils disent « oui » à Jésus mais « non » à l’Église. Nombre d’entre eux, de toutes catégories, trouvent que l’assistance aux célébrations liturgiques a pour résultat de les détourner de Dieu : cela, depuis John Wayne (« Je n’aime pas trop Dieu quand il a un toit sur la tête ») jusqu’au secrétaire privé du roi George VI (« Quant à aller à l’église…, j’ai renoncé à le faire régulièrement parce que je me suis rendu compte, à l’expérience, que loin de me faire du bien, cela me faisait du mal : que cela me rendait plus matérialiste, spirituellement et mentalement, et souvent aussi me mettait physiquement mal à l’aise »). John Lennon, le Beatle, renonça à aller à l’église le jour, dit-il, où le curé le mit dehors pour avoir ri ; après cela, il y était allé tous les matins, dans le temple intérieur de sa tête. Beaucoup de gens trouvent le rituel vide, artificiel, ennuyeux, impersonnel. (…) La religion est affaire privée entre mon Dieu et moi, et n’a rien à voir avec ce qui se passe à la messe le dimanche.

Pourquoi donc y aller ?

Je vais essayer de répondre à cette question en demandant à mon tour : pourquoi l’eucharistie ? Nous allons bien à l’église pour toutes sortes d’autres offices : pour les complies ou les vêpres, les baptêmes, les mariages et les enterrements, d’autres occasions encore. Dans ma communauté, par exemple, nous allons à l’église quatre fois par jour, mais une fois ­seulement pour célébrer l’eucharistie. Mais au centre de l’eucharistie se trouve notre raison d’y aller ! Le mot grec pour « église », ekklesia, signifie « assemblée », et l’eucharistie est le fondement de toutes nos assemblées. Jésus prit son repas avec tous les disciples la nuit de sa mort. La communauté se désintégrait. Judas avait trahi Jésus ; Pierre était tout près de le renier ; les autres n’allaient pas tarder à se disperser. C’est alors, à ce moment de dispersion et de désintégration, qu’il leur donna en partage la com­munauté de son corps. Ainsi, toute ­assemblée chrétienne est implicitement fondée sur ce moment dont nous faisons mémoire à l’eucharistie. (…)

La mère de notre évêque dormeur essaie de le tirer du lit en faisant appel à son sens de l’obligation. Il doit aller à la messe parce que c’est dimanche. Mais encore ? Il est vrai que Jésus nous a invités à réactualiser la Cène – « Faites cela en mémoire de moi » –, et donc il le faut. Mais comment s’expliquer que Jésus nous demande de faire quelque chose d’aussi ennuyeux bien souvent, et apparemment inutile ? Beaucoup de gens dans le passé allaient à l’église par peur, autrement, d’être punis par Dieu. Mais cette menace ne risque guère, au xxe siècle, de remplir nos églises. Qui pourrait croire que notre Dieu est un Dieu d’amour s’il faut une menace de damnation pour nous forcer à venir L’adorer ?


D’aucuns pourraient se sentir obligés d’aller à l’église parce que cela fait partie de leur identité de chrétiens, tout bonnement. En tant que membre d’une famille, on est tenu de participer aux grands événements familiaux, des cérémonies de baptême aux cérémonies d’enterrement, si fastidieuses soient-elles. Tout le monde aussi reconnaît l’obligation de fêter l’anniversaire maternel. De même, en tant que membre de la famille du Christ (l’un de ses frères ou l’une de ses sœurs), on s’attend à ce que vous participiez aux rassemblements entre chrétiens. Sur ce point, aucun doute. Le Christ a appelé ses disciples à prendre place avec lui autour de la table. C’étaient ses amis. Il serait absurde de vouloir vivre une spiritualité chrétienne tout en n’ayant rien à voir avec les autres chrétiens. Cela reviendrait à vouloir jouer tout seul au football. (...)

Dom Jeremy Driscoll affirmait que, dans l’eucharistie, « c’est Dieu qui agit. Et qui agit pour sauver le monde. C’est un événement prodigieux. Il n’y en a pas de plus grand. Dieu a ­concentré la totalité de son amour sauveur pour le monde dans les actions rituelles et les paroles de la liturgie eucharistique. » La grande majorité des chrétiens au cours des deux derniers millénaires auraient été d’accord avec lui, mais de manière générale elle n’est pas vécue comme un « événement prodigieux ». Lors d’une confirmation, un gosse auquel l’évêque demandait s’il était prêt à aller à l’église tous les dimanches lui répondit : « Est-ce que vous iriez voir le même film toutes les semaines ? » (…)

Souvent, quand nous nous rassemblons autour de la table du Seigneur, il n’a pas l’air de se passer grand-chose : quelques personnes, âgées pour la plupart, se retrouvent dans un bâtiment froid, écoutent un sermon souvent sans intérêt, et comptent le temps qui reste avant de pouvoir rentrer chez elles. Si le christianisme veut s’épanouir dans notre société plutôt que de devenir le fait d’une minorité toujours moins nombreuse, il va nous falloir plus ou moins le redécouvrir en tant qu’« événement prodigieux », vital, auquel je ne peux pas ne pas assister. (…)

L’eucharistie est vraiment un « événement prodigieux », mais il se passe souvent à un niveau de notre être dont il se peut que nous ayons à peine conscience tant il est, comme la croissance d’un arbre, imperceptible. C’est ce que Newman appelait « le sourd travail de Dieu ». Peut-être sommes-nous comme l’oncle et la tante de Harry Potter et son gros cousin, avec leurs vies mornes et leur totale inconscience des batailles qui se livrent dans le ciel, par-dessus leurs têtes, entre des sorciers et des griffons, sauf que dans notre cas le drame ignoré se situe au cœur de notre humanité.

La thèse du présent livre, c’est que l’eucharistie est effectivement un drame ; bien plus, qu’elle met en scène le drame fondamental de toute existence humaine. Elle nous forme en tant que personnes qui croient, espèrent, aiment : vivent ce qu’on appelle d’habitude les « vertus théologales ». Elles sont « théologales », parce qu’elles sont une participation à la vie divine. Par la foi, l’espérance et la charité, Dieu fait sa demeure en nous, et nous, notre demeure en Dieu. Ce sont des « vertus » parce qu’elles nous communiquent quelque chose de la virtus de Dieu, du dynamisme de sa grâce, qui nous fortifie au long de notre chemin vers le bonheur en Dieu. (...)

L’eucharistie est un drame en trois actes, à travers lequel nous partageons la vie de Dieu et commençons dès à présent à goûter quelque chose du bonheur divin. Chacun des actes nous prépare au suivant. D’abord, en écoutant la Parole de Dieu, nous ­grandissons dans la foi et devenons ainsi prêts à professer le Credo et à demander ce dont nous avons besoin. Dans le deuxième acte, la foi nous conduit à l’espérance. De la préparation des dons à la fin de la prière eucharistique, nous faisons mémoire de la nuit où, à la veille de sa mort, Jésus prit le pain, le bénit et le donna à ses disciples en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous. » Confrontés à l’échec, à la violence et à la mort, nous recevons le don de l’espérance, et répétons la prière du Christ lui-même. Dans l’acte final, à partir du Notre Père, notre espérance parvient, dans l’amour, à son point culminant. Nous nous préparons à la communion. Nous sommes face au Christ ressuscité et à sa victoire sur la mort et la haine, et recevons le pain de vie. Et pour finir, c’est l’envoi – « Allez, et servez le Seigneur » –, signe de l’amour de Dieu pour le monde. (…)

Certes, la consécration du corps et du sang du Christ, dans la tradition catholique, est un moment de gravité exceptionnelle, le don que Dieu fait de Lui-même. Mais recevoir ce don est plus que simplement recevoir l’hostie ; plus que recevoir ma petite part de Jésus. La thèse que je soutiens ici, c’est que notre « amen » au corps du Christ transforme notre lien existentiel les uns avec les autres, et par suite nous transforme, nous, radicalement. (...)

L’eucharistie a rapport avec la totalité de notre vie. Toutes nos expériences (ce que signifie le fait d’être vivant, de trouver du sens et de le perdre, d’être dans la joie et de souffrir) sont éclairées par l’eucharistie et, réciproquement, l’éclairent. C’est le sacrement de notre joie, de notre liberté et de notre espérance.

 


Pourquoi aller à l'église ? de Timothy Radcliffe, éditions du Cerf, 20 €, à paraître le 25 mai 2009.

 

Publié dans REFLEXION

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